Ford Sportsman (1945-1948)

Photo : Gooding & Company

 

Publié par Philippe Baron le 10 août 2014.

 

Dans l’immédiat après-guerre, Ford, comme les autres constructeurs, reprend ses modèles datant de 1942 en les remaniant très légèrement esthétiquement. Pourtant le catalogue 1946 comprend une nouveauté, un élégant cabriolet à structure en bois baptisé Sportsman. Sa production très limitée s’étalant uniquement sur trois saisons en fait aujourd’hui l’un des plus rares woodies convertible et l’un des plus convoités.

 

The Beach Buggy - Photos : Ford Motor Company Media Archives.

 

En 1945, Henry Ford II, 29 ans, élu vice-président directeur de la Ford Motor Company fondée par son grand-père Henry en 1903, demanda au designer Eugene T « Bob », directeur des bureaux de style de la société depuis 1935, de lui construire un véhicule de plage, un beach buggy, pour l’utiliser dans sa propriété de Southampton dans l’Etat de New York. Ce mignon cabriolet deux portes aux finitions extérieures en bois fut alors réalisé sur le châssis d’une Ford Type A de 1931 qui se trouvait à disposition dans les bureaux de Dearborn, Michigan. Henry Ford II utilisa ce véhicule de loisirs pendant quelques mois avant de le céder à Bob Gregorie qui le conservera en Florida pendant quelques années. Ce qui est advenu de ce prototype a sombré dans le domaine de l’obscurité.

 

 

Enthousiasmé par ce premier coup d’essai, Henry Ford II demanda à Bob Gregorie de reprendre le projet mais de le transposer sur un modèle du millésime 1946 pour être présenté avec le reste de la gamme le 26 octobre 1945. Ce premier prototype fut offert à la jolie actrice Ella Raines pour générer de la publicité à Hollywood, tandis qu’un deuxième fut testé par Henry Ford II pendant des vacances en Floride en mars 1946 puis par Bob Gregorie les mois suivants. Les réactions positives du public enregistrées pendant cette période d’essai incitèrent la Ford Motor Company à mettre ce véhicule en production dès juillet 1946.

 

Photo : Darin Schnabel, courtesy RM Auctions.

 

 

Très actif sur tous les importants programmes Ford, Mercury et Lincoln de l’immédiat après-guerre, Bob Gregorie, 38 ans, gêné dans sa création par de successives restructurations au sein du bureau de style, donna sa démission le 15 décembre 1946 pour se consacrer à sa première passion : la construction nautique.

 

L’assemblage de la Woodie se fit à l’usine Ford d’Iron Mountain, au pied des épaisses forêts du Michigan, où les woodies du constructeur étaient manufacturées depuis 1929. Le site avait été découvert par Henry Ford au printemps 1920 alors qu’il s’accordait une croisière à bord de son yacht à vapeur, le Sialia, sur les eaux du lac Michigan. Son fils Edsel et l’ingénieur Clarence W. Avery étaient également de la partie. L’industriel réalisa rapidement le potentiel qu’offrait cette belle et dense forêt peuplée de nombreuses essences. A cette époque, le bois était encore indispensable dans le secteur automobile. Lorsque la production s’organisa, les châssis étaient fabriqués en métal mais les carrosseries et les montants qui en formaient l’ossature demeurèrent en bois. Le début d’une nouvelle ère commença en 1914 lorsque les frères Horace et John Dodge présentèrent sur le marché une voiture tout en métal. De plus en plus, le métal allait s’imposer et remplacer graduellement le bois.

 

 

En 1923, Clarence W. Avery est chargé par Henry Ford, devenu propriétaire des terres, d’aménager le site qui bénéficie en plus de la toute proche rivière Menominee autorisant l’installation d’une centrale hydro-électrique et facilitant les transports fluviaux vers Dearborn. En 1946, Iron Mountain est devenu à la pointe de la technique de la transformation du bois. Les installations sont impressionnantes avec une gigantesque scierie, une flotte de barges de transport fluvial et une ligne privée de chemin de fer. L’activité réside au traitement des carrosseries de woodies mais aussi pour d’autres constructeurs concurrents qui ont aussi ce type de caisse, pour des chantiers navals et pour la construction de voitures de chemin de fer.

 

 

Les déchets de fabrication des ateliers étaient transformés en charbon de bois. Conditionné en sac sous la marque Ford, il était distribué par la plupart des concessionnaires de marque pour les amateurs de barbecue. Un laboratoire chimique adjacent à l’usine distillait un alcool de bois qui servait à confectionner les cuirs artificiels utilisés par exemple pour les pavillons des breaks Ford.

 

 

Les carrosseries ainsi que l’aménagement intérieur, tableau de bord, sellerie et assistances hydroélectriques des vitres et de la capote,  sont entièrement réalisées au sein du site d’Iron Mountain. Concernant les Sportsman, il s’agit d’une caisse de cabriolet deux portes de série, sur laquelle se greffe une structure latérale et arrière composée de placages en acajou naturel et d’un réseau de lattes de frêne. Le façonnage des panneaux est exécuté par des artisans spécialisés avant qu’ils ne soient appliqués sur la structure en fer. Puis, les caisses sont acheminées vers Dearborn pour y recevoir leurs châssis et mécaniques traditionnels. Les woodies Ford et Mercury sont finalisés sur les mêmes lignes d’assemblage que les autres modèles du catalogue. Curieusement, la Sportsman adopte les feux arrière de la Ford Super DeLuxe de 1941 et les ailes arrière de la fourgonnette tôlée de livraison.

 

 

Pour la motorisation, la Ford Sportsman reçoit un V8 de 3 920 cm3 développant 100 ch à 3 800 tr/mn, alimenté par un carburateur Stromberg double corps et associé à une boîte trois vitesses. La Sportsman de 1 530 kg atteint les 140 km/h.

 

 

En raison de ces méthodes artisanales, de sa finition haut de gamme avec sièges en cuir, Ford n’avait pas l’intention d’en produire beaucoup. Le prix de vente était fixé à 1 982 dollars contre 1 531 dollars pour un cabriolet standard. Mercury, dont les voitures n’étaient encore que des Ford plus luxueuses aux carrosseries identiques, proposait sa Sportsman à 2 209 dollars soit 227 dollars de plus que la version Ford. Elle ne sera fabriquée qu’à 205 exemplaires et sera supprimée du catalogue l’année suivante, devenant ainsi l’un des plus rares woodies aujourd’hui très convoité.

 

1946 Mercury Sportsman - Photo: Drew Shipley, courtesy Auctions America.

 

Le client devait être bien conscient que l’entretien de son véhicule lui coûterait beaucoup plus cher que celui d’un type conventionnel. Sur une période de 16 mois, le Ford Sportsman a été construit à 3 487 exemplaires dont il ne resterait seulement qu’une centaine de survivants.